Echos et rupture du système

L’orbite du rock, 2014  Zhang Ding reproduit le concert de rock mythique qui eut lieu en 1991 sur la Place Rouge, à Moscou. Durant la performance à laquelle participent quatre groupes, 13 morceaux sont interprétés. L’espace est décoré de statues noires et de panneaux muraux dorés et parcourus de marbrures.

Orbit Of Rock, 2014

Zhang Ding reproduit le concert de rock mythique qui eut lieu en 1991 sur la Place Rouge, à Moscou. Durant la performance à laquelle participent quatre groupes, 13 morceaux sont interprétés. Des sculptures noires et des panneaux muraux dorés et marbrés structurent l’espace d’exposition.

L’anthropologiste Claude Lévi-Strauss était un admirateur du peintre Nicolas Poussin. Il a proposé un commentaire du célèbre tableau Echo et Narcisse, où il analyse sa lumière, sa composition, pour élargir ensuite le champ de ses significations. L’écho est porteur de sens différents selon les cultures. Dans la mythologie gréco-romaine, l’écho est un obstacle à la communication ; chez les peuples amérindiens, il est le fait des esprits malfaisants ; dans la culture européenne moderne, enfin, il relève du domaine poétique. Sur le vieux continent, nous dit Lévi-Strauss, l’écho semble avoir pour principale fonction de rappeler, par un phénomène de répétition, les paroles et les chants qui se sont évanouis. Depuis quelques dizaines d’années, les effets de réverbération utilisés par les guitaristes dans la musique pop sont également un usage poétique de la répétition, encore ne s’agit-il pas ici de simple réduplication du son initial, mais d’un processus d’atténuation progressive, qui suggère un éloignement dans l’espace et une disparition dans le temps : un processus qui tend vers la mort.

L’orbite du rock, 2014  Zhang Ding reproduit le concert de rock mythique qui eut lieu en 1991 sur la Place Rouge, à Moscou. Durant la performance à laquelle participent quatre groupes, 13 morceaux sont interprétés. L’espace est décoré de statues noires et de panneaux muraux dorés et parcourus de marbrures.

L’orbite du rock, 2014

Narcisse, quand à lui, s’est épris de sa propre image. Voilà une situation qui, comme l’onanisme oral, pourrait sembler délicate au commun des mortels. Aussi a-t-il recours à la science : il se projette tout d’abord face à lui, puis contemple avec ce qui reste de lui-même. Pour reprendre les paroles du philosophe grec Empédocle, Narcisse lance son regard à la surface de l’eau, qui le lui renvoie aussitôt, et la rencontre de ces deux regards crée l’image. On atteint ici la forme extrême de l’écho, l’effet Larsen : le signal tourne en boucle, se redouble sans cesse, il s’intensifie jusqu’à ce que le système s’effondre dans un bruit aigu, grillant au passage quelques composants électroniques. Narcisse s’effondre de la même manière : son énergie, une fois éveillée, ne cesse de croître, et outrepasse ce que son Moi fragile peut supporter. Mais manifestement, la nymphe Echo, elle, s’est éprise de Larsen – peut-être justement pour sa radicalité. Musicalement parlant, c’est une fille pop et un peu bohème, qui tombe amoureuse de l’Avant-garde. Son folk mélancolique et à faibles émissions de carbone n’est plus en phase avec ce monde cruel, elle reporte ses espoirs sur un excentrique, un dadaïste, qui l’emporterait dans une fugue amoureuse, pour se joindre à la révolution sonore et réverbérer la réalité corrompue.

L’orbite du rock, 2014  Zhang Ding reproduit le concert de rock mythique qui eut lieu en 1991 sur la Place Rouge, à Moscou. Durant la performance à laquelle participent quatre groupes, 13 morceaux sont interprétés. L’espace est décoré de statues noires et de panneaux muraux dorés et parcourus de marbrures.

L’orbite du rock, 2014

Le projet de Zhang Ding à l’Institut d’art contemporain de Londres (ICA) fait référence à l’ouverture du film Enter the Dragon (Opération Dragon), où Bruce Lee dit à son maître que le stade ultime des arts martiaux est l’oubli de soi. Dans la scène finale, Bruce Lee atteint l’illumination dans un labyrinthe de glaces ; il brise alors les miroirs et vainc ses ennemis. Pour certains, le personnage de Han qui s’oppose à lui dans le labyrinthe n’est autre que Bruce Lee lui-même, son Moi, ou une projection de son esprit. Cette dialectique, mélange un peu cliché de taoïsme et de bouddhisme, est un élément constituant des films et des romans d’art martiaux, un élément dont nous serions ravi d’admettre la validité pour le mettre en pratique au sein de nos vies banales.

L’orbite du rock, 2014  Zhang Ding reproduit le concert de rock mythique qui eut lieu en 1991 sur la Place Rouge, à Moscou. Durant la performance à laquelle participent quatre groupes, 13 morceaux sont interprétés. L’espace est décoré de statues noires et de panneaux muraux dorés et parcourus de marbrures.

L’orbite du rock, 2014

Mais le plus intéressant se trouve peut-être dans les détails apparemment triviaux : Zhang Ding ne ressemble-t-il pas physiquement à Bruce Lee ? Une telle assertion nous fait immédiatement pencher vers le freudisme… Mais toute citation, toute allusion, tout référencement, ne sont-ils pas des formes d’écho ? L’art n’est jamais une création originale, il se nourrit des images fantasmagoriques nées de notre regard sur le monde physique. Avec le temps, l’art est devenu histoire de l’art, la densité référentielle n’a cessé de croître. Les peintres de shanshui qui empruntaient jadis le coup de pinceau d’un de leurs aînés doivent désormais citer tout le Musée de la Cité Interdite. Dans leur face à face avec l’histoire, certains artistes se complaisent dans une poésie de la disparition ; d’autres, comme le jeune Zhang Ding qui donnait du poing dans un cactus, lui préfèrent la rupture. D’autres enfin – la majorité- ne choisissent ni la disparition ni la rupture, mais, comme dit Camus, glissent à la surface du monde – ils deviennent touristes. Quant à l’histoire, soumise à nos regards, elle s’ajuste, se métamorphose, elle est réévaluée ou au contraire périt.

Vernissage, 2011 Une scène baroque, comme une discothèque à thème.

L’exposition «Vernissage», 2011
Une scène baroque qui évoque les discothèques à thème.

Zhang Ding aime de plus en plus, pour reprendre ses mots, créer une atmosphère, et laisser les évènements s’y produire spontanément. Il n’est plus simplement créateur de sculptures, d’installations, ou d’objets. Ces éléments ne sont plus seuls dans l’éclat des projecteurs, et ils ne dispensent plus aux spectateurs et au lieu d’exposition cette lumière pleine de charme, cette lumière « Bruce Lee-nienne ». Il réalise des objets, les dispose dans l’espace, ajoute l’éclairage -ceci afin de créer l’atmosphère- puis attend.

Cette manière de procéder a des racines anciennes. Temples, pagodes, hexagrammes du Classique des Mutations, fumées purificatrices, lampions rouges des quartiers de prostitution, parfums, symétrie des scènes de concert rock… Quelques objets, quelques signes ou odeurs, suffisent à transformer la nature d’un espace, et lui permettent alors d’attirer spontanément les esprits, l’argent ou les affaires. En 2014, dans la galerie ShanghART à Pékin, Zhang Ding a préparé un semblable « terrain » (on pourrait aussi parler d’ « aire », ou de « territoire ») avec son œuvre L’orbite du rock. Le vernissage a été pris d’assaut par la foule, puis l’espace est resté à peu près vide pendant le reste de la durée de l’exposition. Le lieu bombardé de musique rock, celui où les significations se sont entredévorées, et celui enfin, où plus rien n’advient (ne demeurent sur scène que quelques équipements géométriques et, sur les murs, quelques pans de revêtement insonorisant doré) ne sont qu’un seul et même espace. On ne peut jurer pour autant qu’aucun événement ne s’y produira plus, car ce terrain conserve sa vacance, sa force d’attraction, et jusqu’aux débats que nous avons eu en son sein—la mythologie du rock est-elle brisée ? et faut-il qu’elle soit brisée pour que nous puissions retrouver foi en elle?

Orbite, 2014 L’installation reprend la structure classique des mausolées. Protégeant symboliquement l’entrée, deux statues représentent l’orbite de Vénus. Au centre de la pièce trône une statue noire qui constitue une des branches d’un pentacle et dont la forme rappelle celle d’un diamant. Sur les murs sont disposés cinq panneaux où sont peintes à l’acrylique les branches d’un pentacle déstructuré, et dont les angles viennent répondre à la sculpture centrale.

Orbite, 2014
L’installation reprend la structure classique des mausolées. Protégeant symboliquement l’entrée, deux statues représentent l’orbite de Vénus. Au centre de la pièce trône une statue noire qui constitue une des branches d’un pentacle et dont la forme rappelle celle d’un diamant. Sur les murs sont disposés cinq panneaux où sont peintes les branches d’un pentacle déstructuré et dont l’ouverture des angles fait échos à la sculpture centrale.

L’événement à l’Institut d’art contemporain de Londres possédait une acoustique très différente de celle de la Galerie ShanghART. Celle-ci était équipée de revêtements insonorisants, qui atténuaient les échos, tandis que celui-là était rempli de miroirs, qui les amplifiaient. Cet environnement représentait un défi pour les musiciens qui devaient s’y produire : nous aimons certes pouvoir nous entendre, mais dans les limites du supportable ; nous aimons que les salles n’amortissent pas tous les sons mais que, pour autant, la réverbération ne soit pas excessive. Les boîtes d’effet de réverbération sont munies de commandes de contrôle, et c’est le musicien, à l’instar d’un dieu, qui décide de tout. Mais dans cette performance, c’est bien l’artiste qui a le dernier mot. Les musiciens, eux, doivent supporter l’écho, quelle qu’en soit l’intensité. Une telle situation de jeu, qui doit dépasser les contradictions inhérentes à L’orbite du rock, ne s’attarde plus au contenu (rechercher l’esprit du rock, le dépouiller de ses oripeaux et remodeler sa valeur), elle créé une apparence d’ouverture, et ressemble à ces centres commerciaux dispersés sur toute la surface du globe : lisses, équipés de l’air conditionné, ouverts à tous les consommateurs potentiels, plein de sollicitude envers les sinistrés du monde entier, réalisant l’égalité de tout et de tous devant le taux de change.

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Potato, 2013, Laiton, feuille d’or 24 carats, 11 x 21 x 12 cm,  l‘exposition « Gold &Silver »
Un ensemble de statues de petit format encerclent un écran de ciment sur lequel est inscrit, à la laque or et argent : « Gold can move the god ». Ces statues représentent des mains de couleur noire qui tiennent fermement divers objets dorés ou argentés : une pomme de terre, une plaquette de médicaments, une pierre, une feuille de papier.

Cet aspect lisse excède ce que nous expérimentons dans notre quotidien. Il reflète davantage de lumière. Il imite également ces carnavals artistiques en vogue actuellement, qui font entrer dans les espaces dédiés à l’art davantage de performances « cool », et accueillent la subculture, les guérillas urbaines, les graffitis, la musique underground, les voix indigènes ou celles provenant des recoins obscurs de la société, tout ceci pour répondre à notre anxiété face au silence. Pour le dire de manière plus sophistiquée : une fois que le système esthétique a étouffé dans sa boite blanche les sons excessifs, il étouffe également le silence.

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Bouddha saute par-dessus le mur, 2012, Photographie, 119.5 x 159.5 cm

L’artiste a invité de grands chefs cuisiniers sur le lieu de l’exposition pour qu’ils réalisent le célèbre plat « Bouddha saute par-dessus le mur », accompagnés par un orchestre et des danseurs de valse. Au mur, des toiles, dont l’aspect visuel rappelle la 3D numérique, représentent une femme nue, une montagne et un pin. Une vidéo projetéemontredes animaux de plâtre en train de se faire exécuter. Les coups de feu font jaillir le sang de leur corps jusqu’à ce que tout explose dans une nuée rose.

Le lieu créé par Zhang Ding continue, lui, de distiller le trouble. Peut-être rend-il tout le monde mal à l’aise. Ainsi en va-t-il souvent de la beauté sur papier glacé : une fois vécue physiquement, intégrée, elle devient source d’intranquilité. Un écho excessif, que l’on empêche de s’éteindre, ressemble à une mort proscrite. Ce palais décoré de dragons métalliques bardés d’épines, ce rite musical aux allures de marathon, n’ont pas été créés pour s’amuser avec le public et célébrer la démocratie.

Si une personne apporte avec elle son Moi, elle se perdra inévitablement dans le labyrinthe, la moindre parcelle d’ego sera grossie à l’infini, jusqu’à ce que le système s’effondre (miroirs brisés), ou que le Moi soit annihilé (mort de Han). C’est un principe extrêmement simple, d’une simplicité telle que ne nous ne pensons pas à l’appliquer.

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Bouddha saute par-dessus le mur, 2012, Photographie, 119.5 x 159.5 cm

Narcisse, avec radicalité, utilise la mort pour mettre fin à l’effet Larsen dont il est la source, ou à l’inverse, il se sert du larsen pour déclencher la mort enchâssée dans sa vie, n’ayant pas d’autre issue pour révéler la beauté de sa chair lumineuse. Tous les miroirs portent en eux, latente, leur destruction ; toutes les guitares contiennent en germe leur casse par un guitar hero, toutes les démocraties recèlent quelques bombes, et tous les Zhang Ding ont en eux des impulsions délictueuses. S’arroger le droit d’élever un autel est illégal. L’artiste doit en payer le prix. Cet autel, ce hall sacré de miroirs, ce labyrinthe du moi, tous doivent se diriger vers leur propre effondrement. Et nous qui avons participé aux réjouissances, nous qui avons fait partie du système, nous devons partager cet inéluctable destin.

(Traduction: Guillaume Vaudois)

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Post in: Reviews | March 8 , 2016 | Tag in: French Edition | Yan Jun
TOKYO ART MEETING VI
LA RéSURGENCE DE LA NOTION DE CLASSE : INTERROGER LA NATURE SOCIALE DE L’ART

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